Association Racines

Entretien février 2017 | AADEL ESSAADANI

« Ce qui nous réunit doit être universel. Le respect des droits de l'homme, la liberté de création et d'expression... par tous et pour tous. L'unité apparaitra de ce que nous représentons. Disons que l'humanisme est l'alternatif à l'affiliation géographique. » - Aadel Essaadani a été interviewé par Sophia Olivia Sanan sur le concept du « Sud global » (ART AFRICA, 2016)

Suite à son élection en au poste de Président d'Arterial Network en 2013, Aadel Essaadani, a promis d'investir toute son énergie dans les actions et les projets d'Arterial Network. » Ce co-fondateur de Racines, une association pour le développement culturel basée au Maroc et occasionnellement son Directeur Technique, sociologue urbain, urbaniste et activiste (entre autres), a apporté son expertise riche et son soutien à la continuation de la mission d'Arterial Network de développer le secteur créatif d'Afrique. Dans cet entretien, Aadel revient sur la première décennie d'Arterial Network et la difficulté qu'il y a à réunir le secteur des arts et culture vaste et divergent du continent.

ARTERIAL NETWORK: Comment êtes-vous venu rejoindre Arterial Network, et comment décririez-vous l'atmosphère de ces premières années?

AADEL ESSAADANI: J’ai rencontré Mike van Graan en 2009, à Alexandrie. Je trouvais puissante l’idée d’un réseau africain travaillant par la culture pour la démocratie et les droits humains. Et efficace, l’idée de regroupper des activistes africains afin d’amplifier leurs actions et travailler dans une logique Sud-Sud, en échangeant les bonnes pratiques entre pays ayant des besoins et des contextes proches, en réduisant le copier/coller des théories et méthodes qui ont marché dans d’autres contextes qu’africains.

J’ai postulé après pour la première “Winter School” d’Arterial Network (Cameroun, 2010), une idée de génie De Mike van Graan pour former et encadrer des acteurs culturels africains au plaidoyer et au travail par la culture pour le développement de notre continent, dans une perspective de structuration des acteurs et en utilisant des arguments puissamment authentiques. Je me suis engagé dans le réseau, en devenant vice-président en 2011 et président en 2013.



Pendant les premières années, je sentais que les niveaux de développement, de militantisme, d’engagement… n’est pas le même pour tous les membres. Les objectifs d’appartenance au réseau différent également. Mais l’ambiance était celle d’accompagner la naissance et l’évolution d’un réseau qui n’existe pas, qui est devenu l’interlocuteur de plusieurs organisations et de travailler à dépasser les obstacles du début d’une organisation non gouvernementale africaine. Après tout, l’Union Africaine n’arrive pas à régler les problèmes du continent, encore. Arterial Network pouvait travailler, grandir, s’organiser et espérer devenir un outil pour la mise en place des politiques culturelles utiles aux populations et aux artistes et professionnels de la culture.

Quels défis avez-vous rencontrés pendant votre mandat en tant que président continental et s’il vous est donné de refaire, que feriez-vous de différent?

Les défis rencontrés sont de deux ordres, les surmontables et non surmontables. Les premiers résident dans l’immensité du chantier. Travailler avec 54 pays africains, pas tous homogènes, avec des problèmes de pauvreté, des niveaux inégaux en démocratie, en droits humains, en services publics, une multitude de langues… c’était à se demander ce qui pourrait réunir ces pays qui n’avaient pas toujours beaucoup de choses en commun si ce n’est l’appartenance à un continent. Mais ce défi était considéré surmontable car, au fond quel que soit le pays africain en question, il pouvait se nourrir de l'expérience d’un autre pays sur le continent qui sait mieux gérer une discipline artistique, ou qui est plus avancé en droits d’auteurs, par exemple… Nous nous disions qu’à situation globalement comparable, il valait mieux apprendre des pays similaires qu’importer des solutions et des experts qui ne s'adapterait pas nécessairement aux besoins et spécificités continentales.

Ce qui était insurmontable était le manque de militantisme chez quelques membres du réseau qu’ils utilisaient davantage pour voyager ou/et pour leur propre promotion. Ce que j’aurai fait différemment est de ne pas créer des chapitres nationaux, mais de recruter dans le réseau que des militants et humanistes qui ont à cœur de travailler par la culture pour le bien des africains, pas qu’en paroles, mais en actes.



Vous avez travaillé vers un but : « Mettre la culture au service du développement humain, social et économique. » Selon vous, quels ont été les plus grands succès d’Arterial Network en ce qui concerne l'avancement du développement du secteur créative?

De devenir un interlocuteur valable et crédible lorsqu’il s’agit de parler culture dans le continent africain. Cela permettait de négocier autrement les objectifs et les impacts souhaités avec les bailleurs de fonds et les organismes internationaux.

Une autre réussite fut celle de commencer à produire des manuels (boîte à outils) téléchargeables et gratuits pour les acteurs professionnels de la culture.

Sur quoi travaillez-vous en ce moment?

Racines a organisé jusque-là deux éditions des Etats Généraux de la Culture au Maroc, en 2014 et 2016. Ce travail consiste à faire des états des lieux de l’existant en terme d’artistes, de professionnels, des lieux, des lois, de la gouvernance de la culture… et de rencontrer et recueillir les demandes et suggestions des professionnels, ainsi que du public. Nous avons continué en 2016 avec une enquête sur les pratiques culturelles des marocains et des rencontres dans toutes les régions du Maroc. Racines travaille à présent avec d’autres pays africains (Rwanda, Egypte, Tunisie, Mauritanie) et du Moyen-Orient (Liban) pour l’implémentation de la même méthodologie, en l’adaptant pour chaque pays.

Racines fait d’autres choses, par exemples, la mise en place d’un incubateur des structures culturelles à Casablanca, des formations de professionnels techniciens et administrateurs du spectacle vivant…



Dix ans plus tard, quel est votre message aux membres du réseau pour le prochain anniversaire?

Le réseau est à présent assez grand pour se passer de conseils. Ce que je conseillerai cependant aux membres de ne pas écouter les conseils et d’agir selon leurs convictions pour une Afrique dynamique où les politiques culturelles soient des outils structurants du développement du citoyen et de l’espace public africains. Et du développement économique en assurant d’abord la viabilité aux artistes et professionnels de la culture avant de considérer la culture en facteur d’image internationale du continent sans retombées sur ses habitants.

Année: 
2017
Coupure: 
Nom du support: 
arterialnetwork.org